L’APPEL

Appel à libérer les potentialités créatives et transformatrices du travail humain

Une période lourde de menaces

Nous sommes dans une situation complexe et dangereuse où les forces dominantes, dans notre société mais aussi dans le monde, tirent profit des conséquences des crises et des événements vécus ces dernières années. Elles tentent de renforcer les modes de domination traditionnels, tout en s’efforçant d’en imposer de nouveaux.
Cette période est lourde de risques mais en même temps la volonté du capital de pousser à l’extrême l’aliénation du travail à son profit engendre des situations favorisant de nouvelles contradictions.
L’idée de l’émancipation du travail est à mettre au cœur d’un processus de résistance et de transformation réussie des rapports sociaux.
Le travail est constitutif du genre humain avec la pensée et le langage. C’est cette vision du travail que nous plaçons au cœur de notre réflexion. Le but : cheminer vers une civilisation fondée sur le travail libéré, synonyme d’«Homme producteur» de biens, de services et de valeurs émancipés des contraintes de profitabilité et d’accumulation.

Une tendance lourde à une subordination aggravée

Dans les organisations actuelles du travail (dans l’entreprise en premier lieu, mais pas seulement) une tendance lourde ne cesse de s’amplifier : ce sont des lieux de négation de la citoyenneté. Les salariés deviennent les objets de décisions, de directives, prises et formulées ailleurs, hors de leur milieu d’activité. Elles sont le plus souvent opaques, imposées sans concertation par des stratégies managériales ignorant le plus souvent la réalité du travail.
Les situations ainsi créées provoquent chez les travailleurs et travailleuses l’aggravation de leurs difficultés, quand ce n’est pas une impossibilité, à vivre leur travail. A vivre donc, purement et simplement.

Des conséquences graves pour les personnes et pour la société

a) Les innovations techniques, telles qu’elles sont conçues et employées, aggravent encore la déshumanisation des situations de travail, soumises qu’elles sont à une logique de profit capitaliste.
b) Tout se passe comme si le travail humain se limitait à l’observation de consignes et l’application de procèdures. Pour une personne en situation de travail, c’est insoutenable! Les travailleurs et travailleuses sont dépossédés de leur capacité d’initiative, isolés d’une dimension collective pourtant vitale. Car, on ne peut être seul face aux difficultés permanentes du travail, en dépit des apparences!
c) La pire des conséquences est sans doute l’obligation dans laquelle se trouvent les travailleurs de parer à cette lacune : ils et elles se trouvent contraints de travailler à recréer des conditions, individuelles et collectives, leur permettant de travailler… «malgré tout ». Jusqu’au moment où les défenses se relâchent, où les barrages cèdent.
d) Mécontentement, souffrance, dégoût en résultent. Ce qui génère, entre autres dégâts, le désengagement, le renoncement, la recherche de palliatifs hors de l’univers du travail et, malheureusement, des atteintes à la santé, si ce n’est pire.
e) Comment une telle situation pourrait-elle -pour l’immense majorité des gens qui travaillent en position de dominés- ne pas affecter les rapports au mouvement social, à la politique? Comment pourrait-elle ne pas dégrader la perception des problèmes posés par le délabrement des milieux de vie et de la nature?
f) En premier lieu, c’est souvent la perception de leur utilité sociale qui est en jeu : «Quelle signification donner à l’activité lorsque l’on est dans l’ignorance de l’utilité de ce qu’elle produit?»
g) L’entreprise, le milieu de travail, on l’a dit, sont des zones de non-citoyenneté. Mais il convient d’être plus précis : ils n’offrent plus, ou rarement, des espaces ou des moments de pensée où puissent naître et se renforcer des réflexions permettant de se demander ensemble : « Qu’est-ce que nous sommes en train de vivre ? »
Privées de leur citoyenneté au travail, les personnes tendent à l’être aussi dans leur vie sociale en général. Phénomène que l’on observe particulièrement aujourd’hui parmi les jeunes travailleurs.

Mobiliser les expériences du travail

Nous en sommes persuadés : reprendre pied dans le débat de société n’est pas dissociable de la possibilité de penser les contenus, l’organisation, l’orientation de leur travail par les individus, mais aussi, par les collectifs.
Il ne s’agit pas d’accorder un supplément d’âme aux travailleurs, ni de déplorer et honorer leurs souffrances et mérites, chose que la société capitaliste a toujours su faire d’une façon ou d’une autre. Il ne s’agit pas non plus seulement d’inscrire dans un programme l’exigence de droits nouveaux.
Pour les forces sociales, politiques, intellectuelles qui cherchent une issue, il s’agit d’admettre que c’est dans l’expérience et le vécu du travail que doivent être recherchés les éléments de réflexion et de proposition permettant d’envisager une nouvelle efficacité de l’action transformatrice. C’est en sollicitant l’expression des premiers intéressés que l’on propose de débuter : leur vision de la vie au travail, du sens qu’ils donnent à celui ci, et surtout comment ils pensent qu’il faudrait le faire, mieux et autrement. Car aucun problème ne peut être sérieusement abordé sans le concours de ceux et celles qui l’éprouvent.
Cela interpelle certainement la conception habituelle de l’action en faveur d’une transformation des rapports sociaux. Nul ne conteste la nécessité des appels à la lutte, pas plus que la proposition d’objectifs et d’analyses générales, tels que les avancent programmes et plateformes. Mais l’essor d’un mouvement transformateur dépend de la reconnaissance par celles et ceux qui travaillent de l’orientation de leurs activités et des contraintes auxquelles ils et elles sont soumis. Qu’est ce qui justifie les règles et les conditions qu’on leur impose, individuellement et collectivement ?

Un projet évolutif et une aptitude à saisir les opportunités

Nous proposons d’engager un mouvement progressif en lien avec la situation politique et sociale et ses évolutions.
Dans tous les cas, aucune parole surplombante, aucun discours théorique ne sauraient à eux seuls rendre compte des problèmes posés. Le travail n’est pas résumable aux points de vue extérieurs.
Même dans les situations où d’importantes transformations semblent annihiler la responsabilité humaine, les questions ne se résument pas aux mutations technologiques et à leurs conséquences directes. Elles ne sont pas réductibles à la dimension organisationnelle, encore moins au lissage auquel se livre volontiers le discours managérial. Là où l’on croit pouvoir décrire le procès de travail comme si rien d’autre ne s’y passait qui ne soit prévisible et conforme aux prescriptions, une activité méconnue parfois même de ceux et celles qui agissent, le rend possible.

Appel

Nous sommes plus que jamais convaincus qu’il y a dans le travail, dans l’activité des hommes et des femmes au travail (malgré l’exploitation, la souffrance parfois et l’aliénation) des réserves d’énergie pour hâter la transformation des rapports sociaux au profit d’une activité libre de travailleurs associés. Nous vous invitons à nous associer afin d’appuyer et favoriser toutes les initiatives concourant à la reconnaissance du travail, et de celles et ceux qui le réalisent, et en faveur de la complète prise en compte des exigences de la santé, de la dignité et de la citoyenneté au travail.

Signataires :

Paule Bourret, Pierre Bachman, Bernard Delord, Daniel Faïta, Gaby Loose, Roger Moncharmont, Bernard Provins, Serge Ressiguier , Henri Sierra

Inscrivez-vous maintenant pour devenir signataire de l’appel, membre du collectif « C’est quoi ce travail !? » et pour pouvoir participer à notre plateforme collaborative de réflexion, d’échange et de partage…